« L’alcoolique » boit et l’entourage trinque : importance d’intégrer la famille dans la prise en charge du patient dépendant à l’alcool

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Par Dr Ibrahima NDIAYE, Psychiatre et addictologue au CEPIAD

Dans un pays à majorité musulmane, comme au Sénégal (95 % de la population), la question de la consommation d’alcool reste encore taboue. Elle est souvent niée, cachée par peur de la réaction sociale. Une consommation, même occasionnelle ou récréative est souvent vécue comme problématique voire pathologique par l’entourage. La consommation d’alcool est plus perçue sur le mode d’une honte familiale que sur celui d’une maladie. Ce qui est en contradiction avec les théories actuelles qui font la distinction entre addiction à l’alcool et consommation occasionnelle.

Le concept d’alcoolisme, anciennement défini comme la perte de liberté de s’abstenir à boire de l’alcool, est actuellement abandonné au profit de l’addiction à l’alcool. Cette conception s’intéressait plus à la dimension individuelle de la dépendance. Alors que la notion d’addiction est plus large et va s’intéresser non seulement à la dimension individuelle mais aussi aux répercussions sociales de la consommation d’alcool. 

La dépendance à l’alcool pose beaucoup de problèmes, qu’ils soient sanitaires, sociaux, économiques et professionnels. La personne atteinte en est consciente et cherche très souvent à s’en sortir parfois en utilisant ses propres méthodes sans pour autant réussir. Donc ce n’est pas une question uniquement de manque de volonté mais plutôt une question de pouvoir. Les discours moralistes, hygiénistes ou centrés sur le changement ont montré leur limite. Même si le patient a conscience de son problème, il ne parviendra pas à se libérer tout seul de l’alcool. Il a besoin d’être aidé. Cette aide peut provenir des professionnels de santé (addictologues, psychiatres, autres médecins, psychologues, assistants sociaux), mais aussi l’entourage qui ne doit pas être laissé en rade.

Pourquoi boit-on ?

« Je bois pour me détendre », « quand j’ai des problèmes, je bois pour oublier », « je bois pour lutter contre mes peurs etc ». Ce sont là certaines des phrases que l’on entend rapportées par nos patients. Il s’agit de croyances liées à la consommation d’alcool. Nous en avons plusieurs. Les croyances anticipatoires sont liées aux effets positifs recherchés par la personne par le biais de l’alcool, par exemple « il me faut de l’alcool pour être gai ». Ces croyances anticipatoires vont conduire à une dépendance. Mais, elles se modifient au cours de la conduite addictive. Les croyances soulageant visent à réduire le mal-être du sujet par le biais de l’alcool. Elles peuvent se traduire par des idées telles que « l’alcool m’aide à oublier ». Les croyances permissives il s’agit d’arguments en faveur d’une consommation. Il s’agit de pensées telles que « j’ai bien mérité une bière après le travail ». Ces idées se développent au cours du temps. Ce sont là des fausses croyances liées à la consommation d’alcool. Une sorte de mirage ou de leurre dont la reconnaissance comme tel survient très souvent lorsque les conséquences néfastes de la consommation se sont installées depuis longtemps.

Cependant la question n’est pas si simple pour savoir ce qui peut amener un individu à boire de l’alcool jusqu’ à en devenir dépendant.  Nous ne sommes pas tous égaux face aux produits. Les femmes sont plus sensibles à l’alcool que les hommes. Par ailleurs, des traumatismes psychologiques tels que la séparation des parents, la maltraitance sous toutes ses formes, les échecs, le manque de reconnaissance, les déceptions etc. peuvent entrainer des failles dans la construction de la personnalité de l’individu et provoquer chez ce dernier l’impossibilité à pouvoir faire face aux difficultés de la vie ; facilitant ainsi son recours à l’alcool.

L’environnement de la personne est important à prendre en considération dans la survenue des conduites addictives. Dans nos consultations, Il n’est pas rare de rencontrer des patients dont l’initiation à l’alcool a démarré vers l’âge de 10 ans.  Ces patients sont issus de milieu où la consommation modérée d’alcool est socialement tolérée. Cependant, des vulnérabilités individuelles peuvent provoquer une dépendance suite à cette initiation. Il en est de même lorsque la dynamique de la famille au sein de laquelle vit la personne est perturbée.  En effet, certains comportements familiaux pourraient influencer l’intensité et la durée de la consommation d’alcool.  Nous donnons l’exemple de cet adolescent qui nous disait : « Docteur, comment pourrais-je arrêter de boire quand je vois mon père s’alcooliser tous les soirs et venir s’en prendre à ma mère… Boire me permet d’oublier… »

Retentissement de la consommation d’alcool : ne pas oublier la dimension sociale

Au-delà des conséquences sanitaires liées à la consommation régulière d’alcool que sont les effets aigus et chroniques de l’intoxication, les troubles neurologiques, hépatiques, cardiovasculaires, digestifs etc., l’addiction à l’alcool entraine beaucoup de conséquences néfastes sur le plan social, économique et professionnel. Des divorces, des ruptures des liens familiaux, violence conjugale, abandon de travail ou licenciement sont souvent la rançon du consommateur chronique d’alcool. L’entourage en subit beaucoup. L’apparition des conduites addictives retentit sur la qualité de vie du sujet et de son environnement familial qui joue un rôle de soutien émotionnel. Nous nous trouvons ainsi dans une sorte de cercle vicieux : d’une part une dépendance à l’alcool dont les conséquences se ressentent sur la dynamique familiale, sur la paix et la cohésion familiale et d’autre part ces perturbations peuvent amener le reste de la famille à adopter des attitudes hostiles vis-à-vis de ce membre dépendant qui, à son tour risque de consommer d’avantage d’alcool pour pouvoir faire face. C’est ce que nous appelons des attitudes contreproductives de l’entourage du consommateur chronique d’alcool. 

Traitement ou prise en charge : comment faire la relation d’aide

Il est mieux indiqué de parler de prise en charge en lieu et place de traitement. Car venir en aide la personne ayant une addiction dépasse largement le cadre des soins classiques et déborde sur la vie de la personne en général. La prise en charge de personnes présentant une conduite additive doit intégrer l’impact psychologique sur son entourage. L’accompagnement a pour but d’informer correctement les patients et leur famille et en même temps de faire le bilan des conséquences de la consommation d’alcool. L’approche familiale systémique est un support important pour travailler la motivation des patients. D’ailleurs ce travail motivationnel appelé entretien motivationnel dans notre jargon, doit concerner aussi bien le patient mais aussi l’entourage immédiat de celui-ci. L’entourage doit être impliqué dans toutes les étapes de la prise en charge. On devrait leur communiquer des informations permettant d’aider le patient dans son cheminement thérapeutique et qui permettent de rompre ce cercle vicieux cité plus haut. Eviter les attitudes contreproductives.

L’implication de la famille améliore le pronostic des rechutes. L’entourage familial joue souvent le rôle d’aidant naturel dans l’alcoolodépendance.

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